La vache des orphelins (Tafunast n yigujilen)

24 octobre 2015

Sur un lopin de terre grise arraché à la rocaille, vivait une famille de paysans. Oh ! Ils n’étaient pas bien riches, mais le père, la mère, la fille, Samra, et le fils, Yacine, étaient heureux d’être ensemble et s’étaient longtemps suffis de consommer les fruits et légumes qu’ils produisaient eux-mêmes.

Les années fastes étaient rares, il ne pleuvait jamais assez pour leur permettre de vendre au marché un éventuel excédent des récoltes et d’améliorer ainsi l’ordinaire. En fait, la seule fois, depuis la naissance des enfants, où une telle occasion s’était offerte, ils en avaient profité pour acheter une belle vache, robuste et prodigue en lait. Depuis, le beurre et le fromage faisaient partie d’une alimentation jusque-là limitée aux œufs et aux produits de la terre. Dès lors, même si la viande était rare, tout le monde jouissait d’une bonne santé.

Tout alla ainsi durant des années, mais le malheur s’en mêla : la mère tomba malade. On appela le rebouteux du village le plus proche ; on fit venir des talebs… mais rien n’y fit : le mal fut le plus fort, si bien qu’au sortir d’une nuit douloureuse, les deux enfants se retrouvèrent orphelins.

On pleura longtemps la chère disparue, puis on se fit une raison en poursuivant d’arrache-pied l’activité quotidienne : le travail de la terre.

Après avoir observé une longue période de deuil, le père se remaria.

Tout d’abord, la nouvelle épouse s’entendit bien avec les enfants. Mais lorsqu’elle mit au monde une fille, Zbida, elle se fit d’abord plus distante. Puis elle se mit carrément à les détester et à les houspiller quand elle réalisa, les années passant, qu’ils étaient bien plus beaux et mieux portants que Zbida.

Pour éviter les fréquents affrontements avec leur marâtre, qui peinaient leur père, Samra et Yacine, une fois les travaux des champs finis, ne rentraient plus à la maison que pour dormir. Au début, ce n’était pas pour déplaire à la nouvelle épouse, qui pensait qu’en se privant des principaux repas de la journée, ils ne tarderaient pas à perdre ce teint qui la faisait rager.

Elle fut vite déçue : les deux enfants grandissaient et conservaient une beauté rayonnante, auprès de laquelle, par contraste, Zbida paraissait laide et famélique. La femme eut beau gaver sa fille des meilleures nourritures disponibles, rien n’y fit. « Est-il Dieu possible que la qualité de l’alimentation ait si peu d’effet, au point que c’est ma fille qui paraît en être privée et ces deux diables en jouir ? se lamentait-elle. Il y a anguille sous roche… Mais où pourraient-ils donc trouver, sur cette terre oubliée des anges, de quoi se nourrir décemment ? »

Pour en avoir le cœur net, elle suivit le frère et la sœur lorsqu’ils partirent un matin très tôt vers les champs. Cachée derrière une haie de roseaux, elle les vit sarcler les légumes, redresser le tracé du sillon d’eau venant de la source, retourner puis épierrer quelques mètres carrés de terre, dans ce combat quotidien pour étendre avec patience la superficie cultivable.

A un moment, Samra alla à la grosse outre suspendue à un grenadier, et la rapporta à son frère. Ils burent tous les deux longuement, et reprirent leur labeur.

Des heures durant, la marâtre ne remarqua pas qu’ils eussent le moins du monde pris quelque nourriture. Ils ne faisant que boire de temps à autre à l’outre, ce qui était le moins qu’ils puissent faire sous ce soleil brûlant. « Ces enfants du Diable ne mangent donc rien ? J’attendrai toute la journée, s’il le faut, mais je saurai leur secret. »

Et elle attendit toute la journée sans rien voir d’autre que les deux enfants travailler et se désaltérer.

Quand ils décidèrent de rentrer, elle voulut les précéder, mais elle se retint en les voyant prendre l’outre et se diriger vers le pré voisin. Mais qu’allaient-ils donc y faire ? C’est alors qu’elle vit la vache.

Samra et Yacine caressèrent l’animal, lui entourèrent affectueusement la tête de leurs bras,  puis, écartant l’ouverture de l’outre, ils se mirent à le traire. « Voilà qu’ils vont boire du lait, maintenant… »

Mais ils n’en firent rien et, portant l’outre de nouveau rebondie, ils allèrent l’accrocher au grenadier. Puis ils prirent le chemin du retour.

« C’est donc cela, cette outre contient en permanence du lait, qu’ils boivent à longueur de journée. C’est cela, leur secret, j’en fais mon affaire ! »

Aussitôt les enfants hors de vue, elle rentra à son tour.

Le soir, comme elle se retrouvait avec sa fille et son mari autour du dîner, elle dit :

– Je souhaiterais, Homme, que tu ailles dès demain vendre cette vache au marché. Elle nous rapportera de quoi acheter de la laine pour l’hiver.

Fort surpris de cette décision inattendue, le paysan demeura interdit un moment, puis il murmura d’une voix enrouée par l’émotion :

– Que dis-tu là, Femme ? Cette bête nous est fort utile. Nous lui devons le lait, le beurre et le fromage qui agrément notre pauvre ordinaire. Sans compter que ses déjections engraissent notre terre, qui en a un si cruel besoin. Tu ne sais pas ce que tu dis…

– Sache, Homme, que je suis bien mieux placée que toi pour juger de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas pour notre foyer. A moins que tu ne préfères décider de tout, tout seul…

– Mais non, Femme, j’apprécie ta manière de tenir notre intérieur, mais vendre la vache nous priverait de tant de bienfaits que je me demandais seulement si tu y avais suffisamment réfléchi.

– Je ne trouve pas, quant à moi, que ces bienfaits soient si évidents. Ne vois-tu point le teint malade de Zbida ?

– Si, je l’ai constaté, mais peut-être est-ce dû à sa tendance à se bourrer de gâteaux au miel et à négliger les repas ?

– J’étais sûre que tu trouverais à médire de ma pauvre petite ! Que je suis malheureuse !…

Et la femme de se mettre à geindre et à se tordre les mains, si bien qu’excédé, le paysan promit qu’il se rendrait au marché le lendemain, avec la vache.

Et le voilà, suivi par le docile animal, parcourant les allées du souk. Mais, conscient des conséquences que la vente de la vache aurait sur l’alimentation de Samra et Yacine, il comptait bien rater une telle opération. Aussi criait-il sans arrêt :

– Qui veut acheter la Vache des orphelins, et payer cet achat de dix ans de malheur ?

Epouvantés par une telle perspective, les gens prirent bien garde de tenter d’acquérir l’animal, si bien que le soir venu, le paysan s’en retourna chez lui et dit à sa femme :

– Je n’ai pas pu vendre la vache. Les gens lui ont trouvé un air plutôt malingre…

– Que dis-tu là ? C’est la plus belle bête de la région. Je te somme de repartir demain, et de t’en revenir avec l’argent de la transaction !

Et notre homme repartit, bien décidé à agir comme la veille pour décourager tout acheteur  éventuel. Seulement, sa femme, déguisée en vieille mendiante, s’était mêlée à la foule. Et, chaque fois qu’il était sur le point de crier les malheurs visant tout acquéreur qui se présenterait, elle se rapprochait de lui autant qu’elle le pouvait et couvrait l’incantation de sa voix perçante. Cela donnait le duo suivant :

– Qui veut acheter le duo suivant… ? criait le mari.

– … gagnera dix ans de bonheur ! concluait la femme.

Impuissant à se débarrasser de l’importune, le pauvre homme ne pouvait que s’égosiller encore et encore, mais sans succès. Pire, ses efforts passaient pour une tentative pathétique de vendre à tout prix, si bien que les gens se pressaient pour voir de près la raison de cette inédite façon de commercer. En voyant la vache, les connaisseurs furent nombreux à faire monter les enchères, au point qu’en moins d’une heure, l’affaire fut conclue avec le fermier d’un village voisin.

L’argent en poche, pleurant presque de dépit, l’homme rentra chez lui. Ce fut pour y trouver sa femme, qui l’avait précédé, faussement affairée à préparer le dîner.

– Alors ? s’enquit-elle sans même se retourner.

Au silence éloquent du prétendu maître de maison, elle eut du mal à réprimer un sourire de triomphe : elle avait gagné. Elle aurait le plaisir de voir les deux orphelins dépérir et leur santé se ratatiner.

Ignorant tout ce qui s’était tramé sur leur dos, parce qu’ils dormaient au moment où le père revenait du marché, Samra et Yacine se rendirent dès les premières lueurs de l’aube dans les champs. Arrivés au pied du grenadier, ils détachèrent l’outre et burent à grande gorgée le lait empli la veille. Puis ils se mirent au labeur.

La journée se déroula comme d’habitude.

Mais une fois qu’ils voulurent aller préparer leur ration de lait du lendemain, ils ne trouvèrent nulle part la vache, ni sur leurs propres champs, ni sur ceux des voisins. Comme il était impossible qu’elle se fût sauvée, ils conclurent tout naturellement que leur marâtre avait trouvé le moyen de les en séparer.

Désespérés, ils s’assirent dans l’herbe d’un profond fossé pour se protéger d’un possible  passage de leur marâtre, et s’efforcèrent de réfléchir au moyen de se procurer une nourriture régulière et suffisante.

N’en trouvant aucun, ils se mirent à pleurer en silence. Puis… Yacine, levant les yeux, chuchota ;

– Regarde, Samra, regarde !

Et tous deux, saisis de terreur, virent la terre remuer au fond du fossé. Un petit tertre s’y souleva, puis éclata en mottes de terre, laissant apparaître le faîte d’un arbre. Lentement, des feuilles émergèrent à leur tour, suivies de fabuleux régimes de dattes.

– Un palmier ! S’extasièrent-ils.

Effectivement, un palmier s’était érigé là, sous leurs yeux, comme une réponse à leurs questionnements. Un palmier « intelligent », pour ainsi dire, parce que sa hauteur ne dépassait pas les bords du fossé, de façon à demeurer invisible aux regards.

Timidement, les deux enfants tendirent la main vers les fruits charnus et parfumés. Ils en goûtèrent quelques-uns et les trouvèrent délicieux.

Depuis ce jour, ils vinrent chaque jour, à la tombée de la nuit, manger des dattes à profusion. Ils se firent rapidement à leur nouvelle alimentation, et purent facilement résister à la faim durant leur labeur quotidien, au point que leur santé ne s’en ressentit nullement, et qu’ils continuèrent à s’épanouir physiquement comme par le passé.

Cependant, la marâtre, qui avait l’œil sur eux, n’allait pas, hélas, abandonner son nuisible projet. C’est ainsi qu’elle s’aperçut qu’ils ne semblaient guère souffrir de la disparition de la vache.

Elle ne réagit pas immédiatement, mettant la belle allure des enfants de son mari sur la générosité momentanée de quelque voisin. Mais comme cela durait, sa méfiance reprit le dessus et elle entreprit de nouveau de les suivre.

Bien entendu, elle ne manqua pas de connaître l’existence du palmier.

Sitôt rentrée, elle enjoignit à son époux de l’aller brûler sur-le-champ :

–  Mais de quel palmier parles-tu, Femme ? Ne sais-tu donc pas que ces arbres poussent bien plus au sud du pays ?

– Ce n’est pas un palmier comme les autres, sinon je n’aurais aucune raison de te demander d’aller le détruire. C’est une invention du Démon, qui doit servir quelque obscur dessein. Ne laissons pas une telle hérésie se tramer sur nos terres !

Impressionné par l’aplomb de sa femme, le paysan se rendit tard dans la nuit au fossé abritant le palmier et mit le feu jusqu’aux racines de l’arbre.

En se rendant sur les lieux le lendemain soir pour prendre leur unique repas de la journée, Samra et Yacine n’en revinrent pas de constater que là où s’élevait un magnifique palmier, il n’y avait plus que quelques cendres que l’on n’avait même pas pris la peine d’éparpiller. Ils comprirent que, cette fois encore, la marâtre, mue par une haine insensée, venait d’anéantir leur unique espoir de simplement se nourrir.

Horrifiés par l’ampleur de la méchanceté qui avait dicté l’acte barbare de brûler un arbre si beau et si utile, les deux adolescents s’assirent silencieusement en se tenant la main, incapables de réagir.

Depuis combien de temps étaient-ils là ? A quoi rêvaient-ils ? Ce fut la faim, une faim taraudante, qui les ramena à la réalité. Ils résolurent, avant de se mettre en quête de nourriture, d’aller se recueillir sur la tombe de leur mère, pour y puiser peut-être quelque réconfort contre l’implacable inimitié de leur marâtre.

Ils étaient au pied de la sépulture de leur mère depuis quelques minutes, quand ils assistèrent à un spectacle extraordinaire : la tombe s’ouvrait sur une large surface, en deux endroits, pour laisser percer deux seins gonflés de lait, qu’ils reconnurent de suite pour être ceux de leur mère. Ils se mirent aussitôt à téter, reprenant force et courage à mesure qu’ils buvaient.

Quand ils n’eurent plus faim, la tombe se referma. Ils se regardèrent et Samra dit :

– Notre mère veille encore sur nous. Voilà notre nourriture assurée.

Ils rentrèrent à la maison et, depuis ce jour, vinrent chaque soir se nourrir aux seins de leur mère.

Mais cela, non plus, ne dura pas bien longtemps. La mégère remarqua que, plusieurs jours après l’épisode du palmier, Samra et Yacine conservaient une fraîcheur de teint, une vivacité de mouvements, qui ne pouvait tromper sur la qualité des aliments qu’ils absorbaient :

– Incroyable ! jura-t-elle. Ces jeunes misérables ont le don de se sortir de toutes les mauvaises passes. Regardez-les qui frétillent de santé, en vous abattant un labeur qui ferait plier les plus endurcis. Alors qu’au même moment ma pauvre Zbida, que je gave des meilleures choses que Dieu a créées, demeure efflanquée et tristounette. Je ne doute pas un instant que ce soit là la conséquence d’un mauvais sort que ces enfants de diablesse lui ont jeté. Mais je ne me laisserai par faire ! Ah ! Mais !… »

Et comme elle le fit pour le lait, puis pour le palmier, elle entreprit de suivre les deux enfants pour découvrir la source du bien-être dont ils débordaient.

… Et c’est ainsi que, tapie derrière une tombe, elle vit, sans en croire ses yeux, Samra et Yacine buvant à longs traits aux seins de leur mère. Si toute personne eût été émue par un tel miracle, ce ne fut pas le cas de cette méchante femme, qui ordonna à son mari, dès le lendemain, d’aller brûler la tombe. Celui-ci eut beau se récrier, invoquer le caractère sacrilège et lâche d’un tel acte, la femme fut inflexible :

– Le sort de notre fille ne s’améliorera que si ces enfants cessent de la harceler.

– Mais comment feraient-ils donc pour la harceler, comme tu dis, Femme, alors qu’ils ne lui adressent même pas la parole, après que tu le leur as formellement interdit ?

– Ils la torturent, hurla la marâtre, pour qui sait voir les choses.

– Je vois pourtant bien ce qui se passe dans ma maison…

– Tu vois, mais ne sais pas sentir ! Comprends-tu que pour une enfant unique et chérie, la seule vision d’enfants orphelins et arrogants de santé et de beauté est une insulte suprême, une  malédiction authentique,  une injure vivante à ce qu’elle est elle-même en droit d’attendre de la vie ? Pour tout te dire, je ne supporte même plus l’idée de partager le même toit que ces enfants. Maintenant, va, Homme ! Qu’attends-tu ?

Epouvanté par la rage de sa femme, le faible paysan s’en alla au cimetière, y attendit que la nuit fût bien noire ; il incendia la tombe, puis veilla à alimenter les flammes jusqu’à ce que le contenu humain fût complètement réduit en cendres.

Le lendemain, en voyant le désastre, Samra, suffoquée par la démesure d’un tel acte, qu’elle ne manqua pas d’attribuer à la marâtre, crut d’abord se trouver mal. Mais, réalisant soudain le grand danger qu’il y avait à rester plus longtemps dans le voisinage d’un ennemi aussi impitoyable, elle se ressaisit et, prenant son frère par la main, elle lui dit :

– Yacine, comprends-tu, comme moi, que nous courons les plus grands risques à vouloir à tout prix demeurer aux côtés d’un père incapable de nous défendre ?

– Je le comprends.

– Alors il nous faut partir immédiatement. C’est notre seule chance d’espérer échapper à cette femme acharnée à nous perdre. Qui sait ce qu’elle pourrait nous faire endurer de plus ?

– Mais que lui avons-nous donc fait pour qu’elle nous haïsse autant ?

– Je ne saurais te répondre. Mais il y a peut-être comme cela des haines qui ne répondent à rien de sensé. Allez, partons !

– Mais où pourrions-nous aller ? Nous ne connaissons personne. Je préfère encore demeurer dans cette maison plutôt que d’errer sur les routes. C’est décidé, je ne pars pas.

Samra eut beau essayer de convaincre son frère qu’il valait mieux s’en aller, rien n’y fit. Leur discussion dura si longtemps que la nuit était bien avancée quand ils rentrèrent à la maison. Aussitôt, ils allèrent, comme d’habitude, rejoindre le petit appentis qui leur servait de chambre. Comme ils s’étendaient, rompus de faim et d’épuisement, la marâtre s’en vint et, sans rien dire, posa près d’eux un pain tout chaud avant de repartir immédiatement.

Interloqués par ce geste bienveillant, Samra et Yacine résistèrent cependant à la forte envie de prendre la miche encore toute chaude et de se la partager. Puis, à bout de forces, le garçon s’en saisit. Il allait mordre dedans quand sa sœur, prise d’un doute, lui demanda de patienter un moment. Elle appela le chien et lui jeta un bout de pain. L’animal l’engloutit et s’assit un instant. Puis, subitement, il se mit à geindre et à se rouler par terre. Quelques minutes plus tard, la malheureuse bête mourait dans d’atroces souffrances.

– Je m’en doutais, dit Samra. Le pain était empoisonné. Es-tu convaincu, mon frère, de la vérité du danger que nous courons à demeurer en ces lieux ?

Encore choqué de la fin tragique du pauvre animal, Yacine ne put qu’acquiescer. Samra lui prit la main, lui faisant lâcher le morceau de pain qu’il tenait toujours, et lui souffla à l’oreille :

– Allons, suis-moi sans faire de bruit. Quittons définitivement ce havre de malheur.

Et voilà les deux adolescents sur la route.

Ils marchèrent longtemps, très longtemps, mangeant les racines et les fruits sauvages dont leur grande expérience du travail de la terre leur avait enseigné l’utilité pour le corps.

Un soir qu’ils passaient près d’une source, ils s’y arrêtèrent pour se désaltérer. Mais un voyageur qui passait par là leur recommanda :

– Surtout, ne buvez pas de cette eau. Elle est enchantée. Qui en boira sera métamorphosé durant une  année entière en un animal quelconque. Allez un peu plus loin. Vous trouverez une fontaine dont l’onde ne présente aucun danger.

Samra, toujours prudente, décida de maîtriser sa soif, mais elle ne put faire entendre raison à son frère qui, dédaignant l’avertissement, se précipita vers la source et but à longs traits. Il ne se passa d’abord rien, mais dès que le garçon se releva, une chose extraordinaire eut lieu : il fut transformé en faon.

– Nous n’avions pas besoin d’un malheur de plus, gémit Samra. Mon pauvre frère !

A sa stupéfaction, le daim lui parla :

– On n’échappe pas à son sort, ma pauvre sœur ! Mais je t’avoue que je ne me sens plus malheureux ainsi ! L’être qui a enchanté la source n’est peut-être pas animé de mauvaises intentions : ainsi, le buveur trop empressé devra apprendre à se montrer patient ! Je saurai patienter une année. Allez, viens, continuons notre recherche d’un gîte pour la nuit…

– D’accord, mon frère. Mais avant, entendons-nous bien : si nous rencontrons des gens, il faut absolument qu’ils ignorent que tu parles, sinon, croyant à un quelconque complot maléfique de notre part, ils n’hésiteraient pas à nous le faire payer.

– Tu penses, Samra, que leur expliquer simplement les choses ne suffirait pas à nous attirer leur sympathie ?

– Cela pourrait être, répondit la jeune fille. Mais nous avons appris que si l’innocence réconforte celui qui en est riche, elle peut aussi lui attirer le malheur. Il vaut mieux donc ne pas courir de risque. Comporte-toi avec moi en compagnon fidèle et tout ira bien, je l’espère.

Pleurant de pitié pour Yacine, et heureuse en même temps qu’il prît aussi bien sa singulière aventure, Samra reprit sa marche.

Près d’une lieue plus loin, ils trouvèrent, malheureusement trop tard, la fontaine indiquée par le voyageur. Elle était érigée au pied d’un immense chêne au feuillage dru. Samra eut l’idée de s’y hisser pour se protéger d’un éventuel animal sauvage, alors que Yacine grimpait de son côté sur un monticule surmonté de hautes herbes où il passerait inaperçu, tout en ayant la possibilité de détecter tout mouvement suspect aux alentours.

Nichés chacun dans sa cachette, le frère et la sœur dormirent paisiblement toute la nuit.

Le soleil était haut dans le ciel lorsque Samra fut réveillée par le hennissement d’un cheval. Elle écarta un rideau de feuilles et vit un cavalier s’approcher de la fontaine au pas de sa monture.

L’animal, d’un noir de jais, était recouvert d’une selle richement brocardée. Pendant qu’il buvait, son maître, qui avait mis pied à terre, lui caressait l’encolure en lui murmurant des paroles si affectueuses que Samra, qui entendait tout, en fut très émue. Cela lui rappela sa mère disparue, son père avant son mariage. Cela lui apprit que les orphelins perdent à jamais le privilège d’entendre les paroles affectueuses de leurs parents. Cela lui rappela aussi la vache, leur vache qu’ils aimaient tant, et dont on les avait si injustement séparés. Mais un nouvel événement la ramena à la réalité : une fois sa soif étanchée, l’étalon posa sa lourde tête sur l’épaule de l’homme, et ils restèrent ainsi, heureux l’un et l’autre de leur complicité.

Curieuse de distinguer le visage d’un cavalier capable d’une telle amitié pour les animaux, Samra se pencha un peu plus. Et ce qu’elle vit lui fit battre le cœur : l’homme était jeune et d’une grande beauté. Comme il demeura un long moment immobile, elle put admirer à loisir ses traits harmonieux qu’une moustache, telle un trait de plume, ornait de la plus agréable façon. A son menton, un étroit et raide duvet venait relever la perfection d’une bouche volontaire qui, pour le moment, souriait… de bonheur, se dit Samra. Et pourquoi pas ? Tout le monde ne passe pas sa vie à fuir les méchantes marâtres. Et cet instant où, près d’une fontaine à l’eau cristalline, un cavalier prenait le temps de se reposer d’une longue équipée en remerciant son compagnon de route à quatre pattes, un tel instant ne serait-il pas pour quiconque un moment béni de paix et de sérénité ?

Absorbée dans la contemplation avide du jeune homme, Samra en oublia qu’au sortir d’une nuit passée au milieu des branchages d’un arbre, elle devait nouer au plus vite sa chevelure, qu’elle avait très longue, pour empêcher un fâcheux enchevêtrement avec le feuillage. Ce n’est que quand le cheval pencha de nouveau la tête vers le bassin de la fontaine, pour boire encore, qu’elle pensa à ramasser ses cheveux, qui flottaient tout autour de son visage. Dans le geste un peu sec qu’elle fit pour les ramener sur la nuque, elle en vit un se détacher des autres, et tomber, tomber lentement, vers la tête du cheval, et y demeurer accroché.

Bah ! Le vent l’en fera tomber, au premier galop. Elle n’y pensa pas plus que cela, et sentit une sourde tristesse l’envahir lorsque le beau cavalier enfourcha sa monture et quitta les lieux.

Comme il n’était pas pressé, et désirait contempler les beaux paysages qui s’offraient à son regard, le cavalier se contenta de faire aller son cheval au pas, si bien que le cheveu, toujours accroché, finit par attirer son attention.

Intrigué, il le prit entre ses doigts, et fut frappé de sa brillance et de sa longueur, en se demandant commet il avait pu arriver sur la tête du cheval. Sans plus réfléchir, il talonna sa monture et piqua des deux vers la ville.

Là, il se rendit vers une maison basse, entourée d’un jardin laissé en friche. Il frappa fortement à la porte, de manière si évidemment impatiente, qu’aussitôt une voix chevrotante de vieille femme répondit en maugréant :

– J’arrive, j’arrive, ce n’est pas la peine de casser la porte !…

Une femme âgée à l’air négligé fit son apparition sur le seuil. Elle mit ses mains en visière pour protéger son regard du soleil, en grommelant des mots sans suite, puis, reconnaissant son visiteur, elle s’avança vers lui avec un large sourire :

– Omar, c’est toi ! Pardonne ma mise ! Ce n’est pas ainsi qu’on reçoit le fils d’une vieille amie, et de surcroît un dresseur de chevaux émérite…

Le jeune homme lui prit la main, qu’il baisa. Puis il la suivit à l’intérieur de la maison. Comme chaque fois qu’il lui avait fallu venir en ces lieux, Omar fut frappé par le contraste qu’offrait la première pièce, désordonnée et d’aspect presque misérable, avec le reste de l’habitation, constituée de plusieurs pièces, dont les portes ouvertes sur un magnifique patio dévoilaient l’ameublement confortable et d’excellent goût.

– Tu comprends, avait expliqué un jour la vieille femme, hormis pour quelques amis très fidèles et au fort caractère, je ne suis que Settout, la vilaine sorcière. Il faut donc que j’entretienne ma crédibilité en accueillant les gens dans une atmosphère confinée et un peu glauque. C’est cela qui explique l’état de la première pièce, où je reçois…

Cette fois encore, Omar ne put s’empêcher de relever :

– A ce que je vois, tu t’efforces toujours de donner l’apparence d’une pauvreté sans recours. Ne peux-tu vraiment faire autrement ?

La vieille femme eut encore une fois son bon sourire :

– Je ne sais, mon fils.

– Mais tu gagnes ta vie honnêtement !

– Que oui ! Mais d’une manière que peu de gens reconnaîtraient publiquement comme légitime !

– Et pourquoi donc vient-on te voir, si on ne le jugeait utile ?

– Entre l’utile et l’avouable, il existe parfois plusieurs frontières. Qui reconnaîtrait la tête haute, parmi tant de gens honorables, avoir recours à une entremetteuse, mi-voyante, mi-guérisseuse, de surcroît jamais mariée ? Laissons ces fausses énigmes dans lesquels se complait l’humanité, et occupons-nous de ton affaire. Que puis-je pour toi, mon fils ?

– Voilà…

Le jeune homme lui remit le cheveu de Samra, en lui expliquant qu’il souhaitait ardemment en connaître la propriétaire, dont il était persuadé, ajouta-t-il avec passion, qu’elle ne saurait être que belle. Settout, prudente, tempéra ce jugement, tout en le complétant de façon si fine que le jeune homme ne put que se féliciter d’être venu solliciter son aide. Elle dit :

– Ce qu’on peut dire de cette femme est qu’elle est jeune et en bonne santé. Deux choses en attestent : la vitalité de ce cheveu, qui n’a cassé qu’à la racine, et l’énergie qu’elle déploie pour maintenir en bel état une chevelure aussi longue. Par ailleurs, entretenir régulièrement une chevelure abondante est le signe que cette femme tient à présenter d’elle-même une image de propreté et d’assurance, ce qui est la preuve d’une fermeté morale incontestable.

– La jeunesse et la santé sont des qualités déjà appréciables, interrompit avec fougue le jeune homme, qui semblait tenir par-dessus tout à l’idée de grande beauté de la mystérieuse femme à la longue chevelure.

– Cela va de soi, mon fils, mais là n’est pas tout : je peux te dire que cette jeune personne est aussi de grande taille…

– Comment sais-tu cela ? Ne serais-tu pas réellement une sorcière ?

– Dieu m’en garde ! Ma certitude vient seulement de ce que des cheveux, même d’une telle longueur, ne sauraient être constamment à l’abri d’un foulard, et soyons persuadés qu’une fois lâchés, ils ne manqueraient pas de traîner sur le sol…si leur propriétaire était de petite taille, ou même de moyenne taille.

Émerveillé d’une telle capacité de déduction, le jeune homme resta silencieux, alors que la vieille femme poursuivait :

– Ce que je peux enfin en dire, c’est que cette femme doit être d’une grande discrétion.

– Et à quoi vois-tu cela ?

– Pour le fait simplement qu’elle ne s’est pas montrée en ta présence, pour tenter de te plaire, alors qu’elle est dotée de dons des plus précieux.

Omar se gratta la tête :

– Et pourquoi aurait-elle été si peu attirée par la perspective de…  me plaire, comme tu l’affirmes ?

– C’est que cette femme ne sait pas, probablement, toutes les qualités qui sont en elles.

– Et qu’est-ce qui justifierait qu’elle en soit inconsciente ?

– Ces choses-là s’apprennent du regard des autres, mon jeune ami. Et notre inconnue n’en a pas, de toute évidence, l’expérience. Aussi… Aussi, je suis persuadée que c’est une jeune vierge, encore ignorante de ses charmes, dont nous avons cependant débusqué quelques-uns.

Comme le jeune homme l’écoutait passionnément, la vieille femme comprit qu’il n’était pas loin d’être tombé amoureux de l’inconnue. Aussi se dépêcha-t-elle de sortir, pour se mettre tout de suite en quête de plus amples informations, en assurant Omar qu’elle lui transmettrait au plus tôt les résultats de sa démarche.

Deux jours durant, Settout se rendit de maison en maison, dans les villages des environs, pour demander, prétextant un jeune homme à marier, qu’on lui présentât toutes les jeunes filles en âge de l’être.

Elle les vit toutes. Mais aucune ne correspondait au portrait qu’elle s’était fait de l’inconnue à la longue chevelure.

Mais elle ne se découragea pas et s’en alla voir de nouveau Omar, qu’elle questionna sur les  endroits qu’il avait traversés le jour où il avait découvert le cheveu.

Il lui parla évidemment de son passage à la fontaine.

Elle s’y rendit aussitôt et, remarquant le grand chêne, elle fut persuadée que c’était là que s’était cachée la jeune fille aux longs cheveux. Peut-être y était-elle encore ? Mais comment la faire se découvrir ?

Elle eut recours à une ruse. Elle s’en alla apporter un tagine, de la farine et quelques bouts de bois. Elle alluma un feu, et se mit à pétrir la pâte pour faire du pain, mais, ce faisant, elle s’était arrangée pour poser son tagine renversé sur le feu.

Quelques instants passèrent, puis une voix claire venant des hauteurs de l’arbre, dit :

– Grand-mère, tu as posé ton tagine renversé sur le feu.

– C’est que je n’y vois guère, ma chère enfant, répondit la vieille femme sans lever la tête.

Pourrais-tu m’aider à le poser à l’endroit ?

Sans plus se faire prier, Samra descendit de l’arbre et remit le tagine à l’endroit. En la voyant, la vieille femme réprima un soupir de satisfaction. Elle ne ‘était pas trompée : la jeune fille qu’elle avait devant elle était d’une grande beauté, saine et distinguée à la fois.

Considérant avoir accompli sa mission, Settout finit de faire cuire son pain, en donna à la jeune fille, et s’en retourna aviser Omar de sa découverte.

Sans plus attendre, celui-ci enfourcha sa monture et se rendit à la fontaine. Se rapprochant du chêne, il mit pied à terre et lâcha la bride de son cheval. Puis il appela la jeune fille et se fit connaître. Il demeura un moment muet en voyant la beauté du visage de Samra, et faillit le rester indéfiniment en constatant, au sourire heureux et troublé de la jeune fille, qu’elle semblait tout aussi heureuse de le voir – ou plus précisément de le revoir. Rassuré quant à un avenir possible de leur relation, il lui demanda de descendre pour lier connaissance.

La jeune fille hésita, ne sachant s’il était bien prudent de faire confiance à cet inconnu. Mais la venue de son frère, au petit trot, la rassura. Le faon se rapprocha sans méfiance de Omar, qui le caressa avec autant d’affection qu’il le faisait pour son cheval. Yacine la regarda, semblant dire :

– Tu peux descendre, Samra, cet homme n’est pas méchant. Regarde comme son cheval semble l’aimer.

La jeune fille descendit prestement rejoindre Omar, qui était complètement sous le charme.

Mais en cavalier rompu au souci d’amoindrir les fatigues du chemin, il proposa aussitôt :

– J’ai dans mes sacoches de quoi préparer un bon thé et même de quoi faire quelques galettes.

– Fais le thé, je me charge des galettes, répondit Samra, pendant que Yacine, qu’on sentait rassuré et heureux de la présence de l’inconnu, allait et venait autour d’eux.

La collation fut délicieuse, tout auréolée d’une grâce mystérieuse qui nimbait les gestes et les regards des deux jeunes gens, faite de confiance essentielle et d’abandon. Après une longue  discussion, Samra et Yacine surent la vie de Omar, orphelin depuis peu, lui aussi, qui vivait du dressage et du commerce des chevaux.  Samra, quant à elle, fut forcée de taire, comme convenu, l’extraordinaire aventure de son frère. Elle dit à ce propos :

– J’ai vu naître ce faon, et j’en prends soin depuis la mort de sa mère. Il est… tel un frère pour moi, comprends-tu ?

– Je comprends parfaitement ton sentiment. Je ressens le même pour mes chevaux, que je respecte au plus haut point. Je peux t’assurer que j’insiste fortement auprès de mes acheteurs pour qu’ils prennent le plus grand soin des animaux que je leur livre. C’est terrible d’avoir à s’en séparer, mais il faut bien vivre, ajouta-t-il d’un ton grave.

– Ah ! Mais il en va de même de moi avec mon faon. Il me suit partout et je ne saurais me détacher de lui. Seulement, on m’a avertie qu’il disparaîtra un jour pour rejoindre la vie sauvage. Je redoute ce jour et l’espère en même temps. Je pourrais à ce moment-là retrouver mon unique frère humain, Yacine, demeuré chez une parente, parce que trop jeune pour s’en aller sur les routes, suite à notre persécution par notre belle-mère.

A la suite de cette discussion, l’intérêt des deux jeunes gens l’un pour l’autre était devenu tellement évident que c’est tout naturellement que Samra, en accord muet avec son frère, acceptèrent de suivre Omar chez lui.

Omar habitait une agréable maison, qui flanquait un haras de bonnes dimensions, entretenu par les membres de quelques familles d’employés vivant à proximité. Le confort en ce lieu était un peu fruste, mais il parut paradisiaque à Samra et Yacine, heureux de fuir l’insécurité si inhabituelle des nuits en plein air.

Quelques semaines passèrent.

Très amoureux l’un de l’autre, Samra et Omar se marièrent. Le jeune homme initia sa compagne à la connaissance des chevaux et aux soins à leur apporter. Une nouvelle vie commençait pour eux, avec la perspective, en sus, pour Samra, de voir Yacine reprendre forme humaine…

Les mois passèrent, doux et tranquilles pour les deux orphelins.

Un matin, Samra, de la fenêtre de sa chambre, vit un vieux mendiant loqueteux, dans lequel elle reconnut son père. Elle en eut les larmes aux yeux : « Mon Dieu, pensa-t-elle. Sa femme a poursuivi son œuvre destructrice, au point d’avoir transformé un homme droit et courageux en mendiant. Personne ne doit plus travailler notre terre, depuis que Yacine et moi n’y sommes plus. Il faut que je fasse quelque chose. »

Elle appela le mendiant et, demeurant cachée derrière un rideau, elle lui demanda de patienter, le temps de lui faire cuire un pain. Elle en prépara effectivement un, dont elle tapissa l’intérieur de pièces d’or. Puis, toujours sans se montrer, elle le remit à son père.

De retour chez lui, le vieil homme rompit le pain en présence de sa femme et de sa fille. Tous furent ébahis de découvrir les pièces d’or dans la mie. La femme fut évidemment la première à se ressaisir. Elle dit :

– La jeune femme qui t’a remis ce pain en masquant son visage ne peut être que ta fille Samra. Voilà que nous avons retrouvé sa trace. Demain, Homme, tu emmèneras Zbida voir elle-même les lieux. Elle avisera sur place du parti à tirer de la situation. Ah ! L’ingrate engeance ! Après avoir été nourris à ne rien faire durant tant d’années, il n’est que légitime qu’ils remboursent une part des bienfaits reçus.

Ainsi fut fait.

Zbida se présenta chez Samra dès les jours suivants.

Comme elle ne manquait pas d’esprit d’initiative, et comme elle connaissait la bonté de sa demi-sœur, Zbida se fit immédiatement recevoir. Samra, peu rancunière, se montra d’une grande gentillesse. Les deux jeunes femmes parlèrent de bien des choses, en évitant les souvenirs douloureux de leur vie commune. Et bien entendu, se fiant aux bonnes dispositions apparentes de sa demi-sœur, Samra lui raconta tout, hormis le sort qui avait frappé Yacine…

Comme elles passaient près d’un puits, Zbida se plaignit d’avoir soif. Samra lui demanda de patienter juste le temps de remplir le seau qui pendait au-dessus de l’ouverture. Au moment où Samra se penchait au-dessus de la margelle, Zbida, sans une hésitation, la poussa de toutes ses forces, la précipitant dans le puits. Ensuite, mettant à profit la ressemblance qu’elle partageait avec Samra, la méchante fille décida de se faire passer pour elle. Elle courut à la maison et, pour accentuer la ressemblance, mit des vêtements de sa demi-sœur.

Pendant ce temps, Yacine, qui avait vu précipiter sa sœur dans le puits, s’en était approché, se penchant sur la margelle, et s’était mis à pleurer face à son impuissance à la secourir. Mais le courage lui revint quand, se penchant sur la rambarde, il entendit la voix de Samra : « Ne pleure pas, mon frère. Je te vois ! Ne t’inquiète pas, je vais bien. Essaie seulement d’être vigilant et de trouver Omar dès son retour. Surtout, méfie-toi de Zbida, elle pourrait chercher à te nuire.

– Comme je suis heureux de t’entendre. N’es-tu pas blessée ?

– Non, j’ai eu la chance de tomber dans une eau profonde.  En en sortant, j’ai constaté que le puits est évasé vers le bas, plus que l’ouverture ne peut le suggérer.

– Es-tu dans l’eau en ce moment ?

– Non. Le puits reçoit de l’eau de sources qui se trouvent en amont. Elles sont réduites à un mince filet en cette saison. Je me suis hissée sur la vaste ouverture qui relie le lit du cours d’eau au puits. Je pense que je pourrais même m’étendre sans difficulté si j’en éprouve le besoin.

Comme il lui demandait ce qu’il pouvait faire pour elle, Samra répondit :

– Si cette situation dure, tu devras m’apporter de quoi me nourrir et me couvrir. Il y a toutes sortes de choses dans la maison, qui est toujours ouverte pour t’en permettre l’accès à tout moment.

– Oui, Samra, tu peux compter sur moi. Quand je te le demanderai, tire sur la corde. Le seau montera jusqu’à moi. J’y mettrai les aliments…

– Excellente idée, mon frère. Quand tu me rapporteras une couverture, tu n’auras qu’à m’en aviser, puis tu la jetteras dans le puits. Je la rattraperai, sois sans crainte.

– Je n’ai plus peur, maintenant que je sais que tu n’es pas blessée.

– Très bien, mon frère. Allez, reprends courage ! Tout va bien se passer, tu verras.

Deux jours plus tard, Omar était de retour de son lointain voyage. Allant saluer sa femme, en fait Zbida qui entendait se faire passer pour Samra, il la trouva bien changée. Il lui dit :

– Mais qu’est devenue la fraîcheur de ton teint ?

– Elle s’est perdue à cause de la mauvaise qualité de l’eau de ton pays.

– Et où est passé l’éclat de tes yeux ?

– Il est victime de la piètre qualité du k’hol de ton pays.

A chaque question, Zbida trouvait une réponse qui le laissait sans répartie.  Si bien qu’il finit par se taire tout à fait, et lui proposa de faire quelques pas avec lui dans le jardin pour retrouver un peu de complicité et de bien-être.

Près du puits, le malheureux Yacine n’arrêtait pas d’aller et venir, l’air triste et désespéré, et de se pencher fréquemment pour parler à sa sœur. Deux jours durant, il s’était penché sur la rambarde du puits pour s’assurer que sa sœur était toujours en vie. Il avait durant tout ce temps veillé à lui faire parvenir du pain, des fruits, tout ce qu’il avait pu prendre entre ses deux mâchoires. Il avait dû traîner sur le sol une couverture de laine, de la maison au puits, si bien qu’elle était parvenue toute poussiéreuse entre les mains tendues de Samra. Mais l’essentiel était qu’elle aidait la jeune fille à tempérer la fraîcheur humide qui sévissait au fond du puits.

C’est justement à un moment où le faon était penché sur le puits que Omar et Zbida passèrent à proximité. Se rappelant que Samra lui avait parlé de l’amitié d’un faon, la jeune fille exigea aussitôt :

– Je ne veux plus voir cet animal. Je te serais reconnaissante de le faire sacrifier et apprêter pour le repas de ce soir.

Stupéfait, Omar lui rappela combien elle avait elle-même insisté pour qu’on protège le faon, dont elle avait expliqué que c’était une sorte de frère pour elle. Mais l’intrigante ne se laissa pas fléchir :

– Je ne souhaite pas en discuter plus que cela, et te prie d’accéder à ma demande.

– Je m’en charge sur le champ, sitôt que je t’aurai raccompagnée.

Quittant Zbida sur le seuil de la maison, Omar revint vers le puits. Habitué à repérer les anomalies dans le comportement des chevaux, il aurait juré que le faon de Samra souffrait pour une raison inconnue. L’attitude du jeune animal l’intriguait, avec ses pattes de devant reposant toujours sur la margelle. Il se pencha à son côté et lui parla, comme il le faisait avec ses chevaux :

– Que cherches-tu là, mon ami ?

C’est une voix venant du fond du puits qui lui répondit :

– C’est moi qu’il cherche, Omar !

Il reconnut aussitôt la voix de Samra, et comprit qu’il s’était passé des choses graves pendant son absence.

Sans plus réfléchir, il ramena deux chevaux, qu’il fit tenir par deux de ses aides, arrima à leurs selles de solides cordes. Puis il enroula les deux cordes autour de sa taille et descendit ainsi harnaché dans le puits. Il ne lui fallut pas plus de quelques instants pour remonter en tenant Samra dans ses bras. Ce fut un moment de pur bonheur, auquel Yacine participa à sa manière de faon, en faisant des bonds fantastiques.

En entendant les cris de joie, Zbida se pencha par la fenêtre. Le spectacle qu’elle vit ne la fit pas hésiter un instant : elle quitta précipitamment la maison pour ne plus jamais y revenir.

L’histoire n’en dit pas plus sur la vie des deux orphelins. On sait seulement qu’ils ne cherchèrent jamais à se venger de leur belle-mère ni de sa fille, qu’une obscure misère avait fait agir avec cruauté. On sait aussi qu’un beau matin, près d’une année plus tard, le faon disparut mystérieusement, et que Samra retrouva comme par enchantement un frère dont Omar ne put jamais s’expliquer la familiarité qu’il semblait avoir avec les lieux et les gens.

Source: http://www.babeddart.com/la-vache-des-orphelins-un-conte-de-nacer-ouramdane/

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