Le frère qui veut épouser sa sœur Silia

16 octobre 2015

Amacahu Rebbi ad tt-yesselhu, ad tiɣzif  anect usaru. (Ecoutez, que je vous conte une histoire, Dieu fasse qu’elle soit belle, longue et se déroule comme un long fil). Les enfants de riches ont des lubies, mais la lubie de ce jeune homme, fils de riche, dépasse l’entendement. Voyez vous-mêmes en lisant ce conte du terroir. Trop gâter un enfant dès sa naissance ne peut que lui nuire à l’adolescence, voire à l’âge adulte. A l’âge où tous les jeunes se marient, le jeune homme objet de cette histoire, veut bien le faire, mais avec une fille hors du commun.

Il veut, pour se démarquer de tous les autres, une fille d’une grande beauté, à la chevelure très longue et noire de jais. Mais cet oiseau rare est difficile à trouver. Un jour, en allant faire boire son destrier “d’i thala” (à la source), le jeune homme remarque dans l’onde pure, un cheveu très noir d’une très grande longueur. Il s’en saisit, le contemple, et siffle d’admiration. Il l’enroule autour d’une bûchette et le glisse “D’i thekhrit’ is”, ) dans sa bourse). De retour à la maison, il demande à ses parents de faire défiler devant ses yeux, toutes les filles à marier des environs. Pour ne pas le contrarier, ils font ce qu’il leur dit. Mais aucune fille ne correspond par sa chevelure, au cheveu trouvé dans la source. Déçu, il déclare à ses parents, en leur montrant le cheveu très long : “Tsaqchichthe M châr am ouagi i ughigh i nekini g oulagh assagi” (C’est la fille qui possède ce genre de cheveu, que je veux épouser ! Je le jure aujourd’hui !).

Ce jour-là, sa sœur Silia avait pris un bain et se peignait les cheveux. D’habitude, elle les cache sous un foulard de soie, (amendil aouragh). En voyant son frère rentrer à l’improviste, Silia s’enferme dans sa chambre, et laisse tomber son peigne dans la précipitation. Le jeune homme le ramasse, et grande fut sa surprise, lorsqu’il y voit accroché, deux longs cheveux ! Il se saisit de celui qu’il porte sur lui, le compare aux deux autres, et faillit tomber à la renverse. Le cheveu de sa sœur Silia est identique, à celui trouvé dans la source. Il a juré d’épouser la propriétaire du cheveu, et il s’avère que c’est sa sœur. Que faire ?

Ne voulant pas être parjure, il décide d’être fidèle à son serment. Bien que c’est sa sœur, il veut l’épouser, malgré l’interdit qui frappe ce genre d’union. Il veut prendre ses parents de court. Il leur demande de préparer ses épousailles, sans leur dévoiler le nom de sa dulcinée. Craignant ses réactions d’enfant gâté, ni sa mère, ni son père ne veulent le contrarier.

Silia, ignorant tout des projets incestueux de son frère, met la main à la pâte. En allant au poulailler donner des grains aux poules, elle ne peut s’empêcher de dire à haute voix :

“Wisam ,anta ta !

Wisam ,anta ta  ! ”

Des poules qui comprenaient le langage humain, il s’en trouve une qui lui dit : “Rnu-iyi-d irden a Silya 

ad kem-d- iniɣ anta i yebɣa ”

(Rajoute moi du blé, je vais te dire qui c’est)

– Silia, curieuse, lui rajoute des graines.

La poule lui dit alors :

“D kem i yuɣ a Silya!

– Ur kem-umineɣ ara ! Je ne te crois pas ! C’est impossible ce que tu me dis là !

– C’est la vérité, ma fille, je le sais !”

Silia est frappée de stupeur. Un tel projet est insensé.

Faisant la tournée des animaux domestiques, elle se rend chez l’âne pour lui donner de l’avoine (axerṭan). Elle marmonne entre ses lèvres :

“- Anta i yebɣa gma anta ?”

L’âne lui dit :

“- Rnu-iyi-d cwiṭ n uxerṭan ad kem-d-iniɣ anta i yebɣa gma-m ?”

Silia lui rajoute une écuelle bien pleine. Il lui dit alors :

“D kemm i imenna, D kemm i yebɣa a tameɣbunt a Silya ! (C’est toi qu’il espère C’est toi qu’il veut Pauvre de toi Silia !)”

N’ayant plus aucun doute sur les intentions de son frère, Silia décide de fuir, pour contrecarrer les projets de son frère.

Elle se cache dans la montagne escarpée et demande à un berger d’aller lui ramener ses parents, pour les mettre au courant. Mais en guise de parents, ce sont ses frères, l’aîné et le cadet qui viennent la chercher.

En voyant sa sœur, le cadet s’approche d’elle, lui tient la main et la supplie de rentrer à la maison. Elle le regarde dans le blanc des yeux et lui dit, qu’elle ne peut pas à cause de son grand frère, qui veut l’épouser. Au moment de lui lâcher la main, le frère aîné courroucé par le refus affiché, dégaine son sabre et coupe la main tendue de Silia. Cette dernière, tombe dans le nid d’un corbeau (Tagerfa) se trouvant en contre-bas.

Après son forfait, le frère aîné retourne à la maison et demande au cadet de se taire. Dès qu’il fut en présence de ses parents, ses bras et ses jambes s’étiolent. Son corps devient inerte et incapable de bouger. Handicapé, on le met dans un coin (Di terkunt) et on cherche à le soigner. Pris de remords, le cadet dit à ses parents ce qui s’est passé. Ils apprennent ainsi, le projet insensé de l’aîné et la malédiction prononcée. Ils ramènent pour leur fils les meilleurs guérisseurs de la contrée mais rien n’y fait.

 

La pauvre Silia handicapée par sa main droite coupée, erre à travers les chemins. Les jeunes qui la rencontrent sont éblouis par sa beauté, veulent l’épouser mais dès qu’ils découvrent sa main mutilée ils l’abandonnent à son triste sort.

Un jour, Silia rencontre un homme marié, subjugué par sa beauté, il accepte de l’épouser malgré son lourd handicap et le fait qu’elle naît pas de parents.

Devenue (Takna) la deuxième épouse de l’homme charitable, Silia est jalousée par la première femme qui lui fait des misères. Les deux femmes sont tous les jours à couteaux tirés. Pour se débarrasser de la co-épouse, la première femme prend son mari en aparté et lui dit :

– Ad truḥ nettat neɣ ad ruḥeɣ nekkini, xtir ay argaz lɛali (Elle part ou je pars, choisi !)

L’homme reste indécis. Sa première épouse renchérit :

– Pour nous départager tu n »as qu’à nous confier un lot de laine à laver. Celle qui aura terminé la première restera avec toi, celle qui perdra partira.

Excédé par leurs incessantes querelles le mari accepta.

La première épouse qui avait proposé le lavage de la laine, l’avait fait à dessein. Elle savait pertinemment qu’elle allait sortir vainqueur de l’épreuve, car elle avait les deux mains valides contrairement à Silia qui était handicapée. En acceptant dans la précipitation, la proposition de la femme perfide, le mari avait oublié l’handicap de Silia. Quand il se rend compte de sa bévue, il était trop tard.

Sur le champ, il appelle ses deux femmes et confie à chacune d’elles un sac de laine à laver et leur dit :

– Tin ara yekfun d tamezwarut ad teqqim yid-i , taneggarut ad tbeɛɛed fell-i. (La première qui finira de laver sa laine restera avec moi, la dernière s’en ira !)

Silia se savait perdante d’avance, en allant à la rivière, son ballot posé sur la tête elle éclate en sanglots. Elle ne pourra jamais terminer avant sa rivale avec sa main droite handicapée.

En cours de route tagerfa ( un corbeau) dont les œufs sont sur le point d’éclore, lui demande quelques flocons de laine pour les mettre dans son nid afin de tenir au chaud pour les futurs oisillons.

Elle lui donne la quantité désirée, il la remercie. Le corbeau n’était autre que le propriétaire du nid où avait atterri la main coupée de la jeune fille.

Ayant remarqué sa main handicapée, il va la lui ramener et la remettre à sa place. En retrouvant l’usage de sa main, Silia saute de joie et court à la rivière pour laver sa laine. En un tournemain, sa tâche est terminée, elle retourne à la maison à l’insu de la co-épouse où l’attend le mari, aux aguets. La vue de Silia dotée de sa main manquante le remplit de joie.

Quand arrive la première épouse, les jeux sont faits. C’est elle qui est répudiée. Elle ne comprend pas ce qui est arrivé, mais elle est obligée de se soumettre à la proposition qu’elle avait suggérée.

Les choses étant rentrées dans l’ordre, Silia eut un petit garçon. Arrivé en âge de comprendre, il fut un jour insulté par un garnement qui lui dit méprisant :

– Ta mère n’a pas de parents, c’est pour cela qu’elle ne t’amène jamais les voir comme le font toutes les mères !

Il rentre en pleurant à la maison et dit à sa mère :

– Je veux connaître mes grands-parents maternels. J’en avais il y a fort longtemps, je ne sais pas s’ils sont encore vivants. Vivants ou morts, je veux le savoir !

– Je les ai quittés dans un moment douloureux, je ne veux pas remuer le couteau dans la plaie. Oublie que j’ai des parents mon petit, contente-toi de tes grands-parents paternels, nous sommes bien heureux ainsi !

– Non maman, j’insiste, je veux prouver à ceux qui m’insultent que moi aussi j’ai des grands-parents !

– Puisque tu ne veux pas en démordre, je vais demander à ton père de nous laisser partir « Ar tmurt anda luleɣ » (a l’endroit où je suis née).

La permission étant accordée, Silia et son fils prennent la route. Chemin faisant, elle lui recommande, qu’une fois chez ses parents, il insiste pour qu’elle lui raconte une histoire.

Malgré que les années ont passé, Silia reconnaît aisément la demeure de ses parents. Elle frappe à la porte et demande l’hospitalité pour la nuit. Affublée d’un foulard sur ses cheveux enroulés, habillée d’une robe ample, Silia ne fut reconnue ni par sa mère, ni par son père, ni par son frère cadet, ni par son frère handicapé. On la place avec son fils à côté de l’handicapé. Elle demande à sa mère ce qui lui est arrivé.

– Je ne sais pas ma fille ! Cela remonte à des années, plus exactement au jour où ma fille Silia a quitté la maison sans explications. J’ai envoyé mes deux fils pour aller la ramener dès qu’ils sont revenus l’aîné a été paralysé subitement. On dirait qu’il a été victime d’une malédiction. Heureusement que le cadet n’a pas subi le même sort, sinon je serai devenue folle.

Une fois le dîner fait de couscous aux fèves (Belleɣmud ou tameqfult) est avalé, le fils de Silia prie sa mère de lui raconter une histoire. Elle se tait.

L’enfant insiste et supplie. Le père prend la parole et lui dit :

– Ḥku-yas-d taqsiṭ ,ad as-nsel ula d nekkni ! (Raconte-lui une histoire, nous l’écouterons nous aussi !)

– Puisque vous voulez tous des histoires, je vais vous raconter mon histoire, ma propre histoire et elle est vraie !

Silia raconte en détail sa malheureuse histoire sans rien omettre.

Au fur et à mesure de la narration, son père, sa mère et ses frères comprennent que ce sont eux dont il s’agit. Le frère aîné handicapé se sent aspiré par la terre, demande pardon, ses parents pleurent et s’excusent. PLus aucun doute n’est permis, cette femme qui est devant eux est bel et bien Silia. Ils l’entourent, l’embrassent, la serrent. Tout le monde est en larmes, sauf le petit garçon qui s’écrie euphorique.

– Dayen ufiɣ jidda, ufiɣ jeddi, Ḥemdullah a Rebbi ! (C’est fini j’ai trouvé ma grand-mère, et mon grand-père, Dieu soit loué !)

Quand ceux qui l’entourent recouvrent leurs esprits, du frère handicapé, il ne reste plus que la tête. Tout le corps est englouti. Avant qu’il ne soit trop tard, Silia se précipite sur son frère objet de tous ses malheurs et le saisit par les cheveux et tire de toutes ses forces. Dès qu’elle dégage tout le corps, la terre se referma comme par enchantement. C’est alors qu’un miracle se produit, le frère handicapé retrouve tout à coup l’usage de ses mains et de ses pieds. Il se met à genoux devant sa sœur et lui demande de nouveau pardon.

Depuis ce jour, la famille reste unie, et tous les mauvais moments oubliés.

« Ur keffunt tḥujay-inu, ur keffun yirden d temẓin. Ass n lɛid ad nečč aksum s temẓin alamma nga-d tiwenzizin. » (Mes contes ne se terminent comme ne se terminent le blé et l’orge. Le jour de l’aïd, nous mangerons de la viande et des pâtes, jusqu’à avoir des pommettes rouges et saillantes).

2 commentaires

  • Isma 13 février 2020 à13 h 26 min

    Bonjour
    Est ce que vous pouvez me dire ca à était chanté par qui ?
    Merci

  • ZTERAHA 25 mars 2020 à14 h 11 min

    Le conte de Silyuna ou Zelgum est chanté par Ali MEZIANE et par Abdelkader MEKSSA

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